Préfecture de Police : dix ans après les attentats de 2015

Depuis les attaques de Charlie Hebdo et du Bataclan, la préfecture de Police a profondément transformé son organisation. Renseignement, coordination, secours, enquête : en dix ans, l’institution a tiré les leçons du drame pour bâtir un modèle de sécurité intégré.

2015 : le choc et la prise de conscience

Tout commence le 7 janvier 2015 quand les frères Kouachi attaquent Charlie Hebdo.

« C’est une course contre la montre qui s’engage, on comprend immédiatement qu’on vit un moment hors norme », se souvient Laurent Nuñez, alors directeur de cabinet du préfet de Police.

Deux jours plus tard, l’attaque de l’Hyper Cacher achève de plonger Paris dans la sidération.

Ces attentats, suivis de ceux du 13 novembre 2015, révèlent un double défi : la nécessité d’une coordination parfaite entre services et d’un réarmement complet du renseignement.

« On a tiré tous les enseignements de ces attaques : renforcer les coopérations, le renseignement, les moyens humains et juridiques », résume aujourd’hui le ministre de l’Intérieur.

Dès la fin de l’année 2015, l’État met en place un schéma national d’intervention distinguant trois niveaux : les primo-intervenants (BAC, patrouilles de police, gendarmes), les forces d’appui (unités de terrain) et les forces d’élite (BRI, RAID, GIGN).

Ce cadre structure toujours la réponse aux attaques terroristes.

2016–2017 : le renseignement et la loi au cœur du redressement

Sous l’état d’urgence, décrété après le 13 novembre 2015, la préfecture de Police, notamment en lien avec la DGSI, réorganise la lutte antiterroriste sur l’agglomération parisienne.

En 2017, la loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme met fin à l’état d’urgence mais pérennise certaines mesures exceptionnelles : visites domiciliaires autorisées par un juge, fermetures de lieux de culte liés à la radicalisation, mesures de surveillance ciblées.

« Nous avons fait entrer l’état d’urgence dans le droit commun, mais en l’encadrant par la justice », rappelle Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur.

La DGSI devient chef de file de la lutte antiterroriste et la direction du renseignement de la préfecture de Police (DRPP) renforce son rôle de veille sur la radicalisation violente en Île-de-France.

Pour faire face à l’ensemble de ces défis, la DRPP a doublé ses effectifs en dix ans.

La BSPP, colonne vertébrale du secours en milieu hostile

Le soir du 13 novembre 2015, la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) déploie plus de vingt ambulances de réanimation.

« Une centaine de vies ont probablement été sauvées grâce à cette mobilisation exceptionnelle », souligne le général de division Jean-Claude Gallet, son commandant à l’époque des faits.

Depuis, la BSPP a intégré les retours d’expérience dans une directive baptisée “Événement Grave”, qui organise la coordination entre police, pompiers et SAMU.

Trois innovations majeures en découlent :

  • la création de groupes d’extraction spécialisés (GES), capables d’intervenir au plus près des zones encore dangereuses ;
  • la prise en compte systématique des blessures psychologiques chez les intervenants ;
  • et la généralisation du retour d’expérience (RETEX) après chaque crise.

« Nous avons appris à agir dans la “golden hour”, cette heure cruciale pour sauver des vies, même avant que tout soit sécurisé », explique le général de division Gallet.

2017–2020 : la révolution judiciaire et opérationnelle

La Direction de la police judiciaire (DPJ), aujourd’hui dirigée par Fabrice Gardon, s’est elle aussi métamorphosée.

Le plan multi-attentat, totalement réécrit après 2015, prévoit désormais que chaque agent sache à l’avance quelle tâche il devra remplir — constatations, auditions, vérifications — y compris s’il est en congé.

La section antiterroriste (SAT) a doublé ses effectifs, passant de trois à six groupes, complétés par un groupe de documentation spécialisé. S’y ajoutent six groupes de lutte antiterroriste (GLAT) créés en 2017, répartis dans les districts de police judiciaire.

« Nous sommes capables de traiter jusqu’à dix scènes d’attentats simultanément, grâce à la réorganisation de la police technique et scientifique », explique Fabrice Gardon.

Le protocole d’identification des victimes de catastrophe (IVC), qui avait connu des erreurs en 2015, a également été entièrement refondu.

La BRI, fer de lance de l’intervention rapide

Historiquement ancrée au 36 quai des Orfèvres, la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) a connu une modernisation spectaculaire.

Rebaptisée BRI-UCT (Unité Contre-Terroriste), elle a doublé ses effectifs et créé une Force d’Intervention Immédiate Rapide (FIIR), divisée en deux alertes :

  • Alerte 1 : quinze opérateurs généralistes capables d’intervenir immédiatement ;
  • Alerte 2 : des spécialistes des explosifs et de la varappe, avec du matériel spécifique.

L'équipement a été considérablement amélioré avec l'acquisition de véhicules blindés et d'armement spécifique. Chaque policier dispose désormais de son équipement personnel (casque, bouclier, fusil d’assaut) pour gagner de précieuses minutes en cas d’intervention.  

Les évolutions concernent également la gestion et la remontée de l'information, gérée de façon transversale.
« Chaque minute compte. Nous avons conçu un dispositif qui permet d’intervenir plus vite et plus fort », affirme le directeur de la police judiciaire de la préfecture de Police.

2020–2025 : la culture commune de la crise

La décennie écoulée a vu se développer une véritable culture partagée de la sécurité. Des exercices conjoints rassemblant la DPJ, la BSPP, la DOPC et la DSPAP sont régulièrement organisés : en 2023, par exemple, un exercice grandeur nature au Palais de Chaillot a simulé une prise d’otages, mobilisant enquêteurs, techniciens et intervenants.

« Les attentats de 2015 ont forcé la maison police à se réinventer », résume un cadre de la préfecture.

Aujourd’hui, la capitale peut compter sur une structure unifiée où renseignement, secours et enquête travaillent de concert.

Un modèle français de coordination

 « Les services de renseignement français sont désormais considérés comme une référence mondiale », souligne le ministre de l’Intérieur.

À l’aube de nouvelles menaces, l’héritage de 2015 demeure : celui d’une administration profondément transformée et plus encore déterminée à agir.