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Interview de Magali Rhegezza : que faire en cas de crue centennale ?

Modifié le 12/12/2016

RCM_3989 Entretien avec Magali Rhegezza, maître de conférence en géographie à l’Ecole Normale Supérieure (ENS), auteur d’une thèse sur la vulnérabilité de l’Ile-de-France à une crue centennale*, qui travaille avec la Zone de défense et de sécurité de Paris dans le cadre du projet Euridice.

Pouvez-vous en quelques mots rappeler ce qu’est une crue centennale de la Seine ?

C'est-une crue qui peut se produire en moyenne une fois par siècle et qui a chaque année une sur cent de survenir. En termes statistiques, on peut aussi dire qu’un Français, qui vit en moyenne 80 ans, a deux chances sur trois de la voir arriver durant sa vie.



Quelles seraient les nouvelles problématiques d’une telle crue aujourd’hui, par rapport à celle de 1910 ?

Tout d’abord, il y aurait beaucoup plus de personnes en zone inondée, notamment en banlieue parisienne car celle-ci s’est beaucoup construite. On estime que 870 000 personnes seraient inondées. Ensuite, les modes de vie, et plus largement le fonctionnement des villes, se sont profondément transformés depuis 1910, avec une dissociation entre les lieux de l’habitat, de travail, de consommation et de loisirs. Ce qui fait que nous sommes devenus extrêmement dépendants d’un grand nombre de réseaux dans le cadre de notre travail, de nos déplacements, de nos approvisionnements, de nos manières de nous informer. Or, la plupart de ces réseaux (électricité, assainissement, gaz, téléphone, Internet, transports en commun, transports fluviaux et ferroviaires, informatique, chauffage, etc), qui n’existaient pas en 1910, sont profondément enterrés dans la nappe phréatique et donc soumis à des écoulements souterrains de l’eau. En cas de crue, ils seraient inondés. Ils s’arrêteraient d’eux-mêmes ou seraient désactivés préventivement, par mesure de précaution.



La vie de chacun serait donc paralysée ?

Oui. Par ailleurs, par rapport à 1910, notre population a vieilli, comprend plus de personnes âgées dépendantes, davantage hospitalisées à domicile et il y a moins de solidarité familiale et entre voisins. Il y a donc en Ile de France un ensemble de populations extrêmement fragiles : les exclus (SDF, travailleurs pauvres, sans papiers, etc.), les personnes très isolées ou très dépendantes. Dans des situations de désorganisation, ces catégories de populations deviennent très difficiles à gérer. Du fait de la paralysie des réseaux en cas de crue, les services à la personne, par exemple, sont beaucoup plus compliqués, notamment en raison de l’absence de transports. Une crue majeure entraînerait donc un problème de sécurité civile majeur. L’Etat devra prendre en charge toutes les personnes impactées par la crue, et notamment les plus fragiles.



Combien de temps durerait une «crise » liée à une crue de grande ampleur ?

Il y a deux phases : celle du débordement, où l’eau monte, stagne, puis redescend. Il y ensuite celle du nettoyage, du séchage et de la reconstruction. Étant donné le nombre et la nature des biens endommagés, cela peut prendre plusieurs années. Bien sûr, certaines structures, comme les hôpitaux, les routes principales, les maisons de retraite, seront rétablies en priorité. Mais les personnes situées en bout de chaîne resteront durablement perturbées.



Quelles sont les inconnues en termes de crue majeure en France ? Je précise que c’est sur ce thème que vous travaillez avec la Zone de défense, dans le cadre du projet Euridice.

Il y en a de trois types. Je citerai d’abord ce qu’on appelle « l’inconnu » au sens classique, c'est-à-dire ce qu’on attend pas et qui survient systématiquement dans tout type de crise. Pour prendre un exemple insolite, il faut savoir qu’en 1910, le prévisionniste avait la grippe. C’est pourquoi il n’a pu prévoir la crue ! Mais ce genre d’inconnue, on sait aujourd’hui parfaitement le gérer.
En revanche, il y a des paramètres liés à la crue centennale qui restent totalement inconnus et sur lesquels on n’a aucune prise, et en premier lieu sa date de survenance.
Il y aussi ce qu’on ne peut pas prévoir scientifiquement, même avec les meilleurs outils, comme le comportement d’un fleuve à un horizon supérieur à trois jours, ce qui entraîne des incertitudes tant sur l’existence réelle d’une crue que sur sa durée.



Quelles sont les conséquences de ces inconnues pour la gestion d’une crue ?

A un moment donné de la crise, on devra nécessairement prendre des décisions « à l’aveugle ». Le problème est que certaines actions indispensables, comme l’évacuation d’un hôpital ou d’une maison de retraite, prennent du temps et à doivent donc être enclenchées suffisamment à l’avance. Il est donc possible qu’une fois l’action entreprise, on se rende compte que la catastrophe redoutée ne s’est pas produite et qu’on l’a donc lancée pour rien. Cela suscite plusieurs questions : qui osera déclencher ce type de décisions en l’absence de certitude sur ce qui va réellement arriver ? Les populations concernées l’accepteront-elles ? Si on demande à des citoyens d’évacuer leur logement alors qu’il n’y a pas de crue mais seulement des prévisions, partiront-ils ? Rien n’est moins sûr. L’autre difficulté de ce type de décisions dans un contexte d’incertitude, c’est que le déplacement de personnes fragiles n’est pas sans risques pour elles. Faire évacuer une ville aura aussi des répercussions économiques. Imaginons que tout cela soit finalement décidé pour rien ?



Les décisions d’évacuer des lieux, par exemple, nécessitent donc un vrai courage politique…

Oui, d’autant plus qu’il faudra lancer des actions coûteuses et difficiles à expliquer, peut-être sans que la crue n’arrive. Mais on sait aussi que si ces actions ne sont pas déclenchées au bon moment, il sera ensuite trop tard pour agir. Ces actions relèvent du principe de précaution. Mais il y a d’une part ce que la raison nous dit de faire, et de l’autre ce que les populations, les acteurs économiques et politiques sont prêts à entendre et accepter.
Exemple : en 2011 à New York, on prévoit l’arrivée d’un ouragan : le maire fait alors évacuer la ville mais finalement, il ne se passe rien. Il s’ensuit une grosse polémique. L’année suivante, dans des circonstances similaires, le maire fait de nouveau évacuer la ville et l’ouragan Sandy* déferle vraiment, avec les victimes qu’on connaît. Tout le monde s’est félicité de sa décision. Évacuer une ville comme New York nécessite plusieurs jours. Cet exemple illustre la nécessité d’intégrer l’incertitude dans la planification, d’y inscrire des décisions en l’absence de certitude.



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Vous collaborez aujourd’hui avec la Zone de défense et de sécurité dans le cadre du projet Euridice. Que souhaitez-vous apporter à la Zone pour son plan anti-crue ?

Notre but, à travers ce projet, est d’apporter à la Zone de défense des retours d’expérience sur d’autres événements survenus dans le monde, notamment en matière d’évacuation des populations, et de réfléchir ensemble à la manière d’intégrer dans la planification toutes les zones d’ombre que j’évoquais à l’instant. La Zone de défense met en musique la gestion de crise pour protéger les populations avec ses partenaires. Ces derniers ont pris conscience de la difficulté qu’il y aura, à un moment donné, à prendre des décisions (couper préventivement l’électricité dans les zones inondées, arrêter un tronçon du métro, etc) sans pouvoir donner de justification précises aux usagers.


Quel était pour vous l’intérêt d’un exercice comme Sequana ?

Le premier était de tester les plans de continuité des activités de chaque acteur. Le second, de faire en sorte que tous les partenaires communiquent. Ils avaient jusque là conscience des interdépendances entre eux, mais, grâce à cet entraînement, ils ont pris la réelle mesure du problème et intégré la nécessité de coopérer. Le troisième intérêt était de jouer l’après-crise, la reconstruction, pour laquelle on ne dispose aujourd’hui ni d’études ; ni de planification. L’idée était de faire émerger des problèmes auxquels on ne pensait pas de manière à nourrir la planification. Notamment, on s’est rendu compte qu’il faudrait établir des priorités dans la phase de reconstruction. Tous les chercheurs du projet Euridice planchent sur ce thème.



Selon vous, quels sont les ingrédients indispensables à une bonne gestion d’une crue ?

Une bonne coordination (et c’est le rôle de la Zone de défense), une confiance absolue des populations dans les pouvoirs publics et une mobilisation citoyenne et civique car les pouvoirs publics ne pourront sans doute pas gérer cette crise seuls.





Les Franciliens se rendent-il bien compte des conséquences d’une crue en Ile-de-France ?

Je pense qu’il y a un fossé entre, d’une part, les spécialistes qui travaillent sur la crue (tant à la Zone de défense que chez l’ensemble de ses partenaires) et sont devenus de vrais spécialistes, et d’autre part la plupart des hommes politiques, qui en ont une connaissance très floue faute de temps à lui consacrer, ainsi que les populations, qui restent sur un certain nombre d’idées reçues. Parmi celles-ci : « J’habite en étage, je ne suis pas concerné », « Je vis dans une tour donc aucun risque pour moi », « je suis dans une zone non inondable, la crue ne me concerne pas », « Les assurances rembourseront les dégâts », etc. Toutes ces réactions montrent que les Franciliens n’ont pas vraiment étudié le problème.

 

Si vous deviez donner des conseils aux Franciliens, quels seraient-ils ?

D’abord, de ne jamais marcher dans l’eau, ni la toucher, et ne pas entrer en contact avec les déchets qu’elle véhicule. Il faut en outre avoir chez soi une lampe et une radio à piles électriques, écouter les conseils de la préfecture de Police sur son site Internet qui diffusera des informations identifiées. Et quand les autorités demanderont de partir, il faudra vraiment partir, même si c’est pour rien. Ce sera un geste citoyen et responsable. Car se protéger soi-même libérera les sapeurs-pompiers pour les personnes les plus fragiles. Les Franciliens doivent vraiment prendre conscience qu’ils doivent être acteurs de la gestion de crise : les pouvoirs publics ne pourront pas tout gérer.


Crue centennale : quelles victimes ?

Les dégâts de la crue seront principalement matériels. En revanche, il y aura énormément de victimes indirectes, notamment parce que les secours, accaparés ou freinés par la crue, ne pourront pas intervenir à temps sur des incendies ou des accidents. On peut aussi évoquer le risque sanitaire, l’eau de la Seine étant contaminée par les déchets qu’elle aura entraînés. On observe aussi après toute crise une surmortalité des personnes les plus fragiles, parce qu’on a dû les déplacer ou qu’elles ont connu une situation de stress. Parfois aussi, ceux qui ont perdu beaucoup de biens matériels dans la crise font des dépressions ou se suicident.