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Rencontre avec Arnaud Poivre d'Arvor

Modifié le 13/10/2015

Le fait divers passionne le grand public. Témoins, les succès d’audience des émissions basées sur des enquêtes judiciaires. Décryptage de « Non élucidé », diffusée sur France 2, avec Arnaud Poivre d’Arvor, son concepteur et présentateur. Propos recueillis par A Canavélis.

Comment vous est venue l’idée de cette émission, créée en 2008 ?

Arnaud Poivre d’Arvor

Arnaud Poivre d’Arvor

Elle est née de ma rencontre avec Frédéric Péchenard, à l’époque patron de la Crim’, dans le cadre d’un documentaire que je préparais pour France 5 consacré à l’enquête criminelle. Celui-ci m’a révélé que le taux de résolution des homicides en France était de 80 à 85  %, chiffre au demeurant très important : je me suis alors demandé ce qu’il advenait des affaires restantes, non résolues. Comme à l’époque aucune émission de télévision ne leur était dédiée, j’ai estimé utile d’en créer une.

Pouvez-vous rappeler le principe de « Non élucidé  » ?

L’émission se propose de donner un coup de projecteur sur des affaires toujours en instruction, récentes ou anciennes - certaines pouvant dater de plus de vingt ans – n’ayant pas abouti et sur lesquelles il manque des éléments, parfois des témoignages.

En fin d’émission, nous mettons à la disposition des téléspectateurs le numéro de téléphone du service d’enquête en charge du dossier, pour leur permettre de prendre directement attache avec lui.

 

« Non élucidé » a-t-elle permis de résoudre certaines énigmes ?

Après chaque diffusion, les services d’enquête reçoivent en moyenne plus d’une dizaine d’appels. Certains permettent d’explorer de nouvelles pistes, d’effectuer de nouvelles recherches. Quelques affaires proches de la prescription ont même été relancées grâce à cette médiatisation, comme celle des disparues de la gare de Perpignan. Récemment un ADN a été mis en évidence et un suspect a été arrêté. Je pense que cette affaire aurait pu tomber dans l’oubli si nous ne l’avions pas traitée. Notre rôle est d’attirer l’attention des téléspectateurs et de la justice sur certains dossiers. Chaque diffusion met une petite pression sur l’enquête.

Vous préparez et présentez l’émission avec Jean-Marc Bloch, un ancien policier…

Jean-Marc Bloch

Jean-Marc Bloch

En effet, j’ai tout de suite pensé travailler avec un policier expérimenté : je souhaitais faire une émission sérieuse, qui apporte un éclairage pédagogique à l’enquête. Il fallait donc quelqu’un qui possède la connaissance, l’expérience et le vécu de l’enquête criminelle. Je voulais aussi faire passer le message selon lequel une enquête est difficile, toujours beaucoup plus longue et compliquée dans la réalité que dans les séries télévisées. Jean-Marc apporte aussi à l’émission sa personnalité, une certaines forme de sagesse et de réflexion sur les affaires, en remettant les choses en perspective. Son rôle est donc indispensable. « Non élucidé  » est un concept original : elle est la seule émission associant un journaliste et un ancien policier.

 

Comment choisissez-vous les faits divers à partir desquels vous construisez votre émission ? 

L’émission dure 90 minutes : il faut qu’il y ait suffisamment de matière pour le récit, de pistes à explorer. Pour les huit numéros annuels, nous essayons de varier les bassins géographiques et les milieux sociologiques dans lesquels nous nous plongeons, et le choix se fait collégialement. Nous nous basons sur nos propres archives, sur la presse et sommes parfois sollicités par des avocats pénalistes et même des procureurs. Nous nous assurons toujours d’obtenir l’aval de la famille de la victime avant d’aborder une affaire.

Avec quels partenaires reconstituez-vous l’enquête à l’intention des téléspectateurs ?

Nous travaillons beaucoup avec les avocats des parties civiles et sollicitons les services de police et de gendarmerie, les procureurs, les juges d’instruction (même si aucun n’a souhaité à ce jour témoigner dans l’émission) ainsi que le maximum de protagonistes de l’affaire. A partir de toutes ces sources, nous procédons à la reconstitution la plus rigoureuse possible.

D’où vient le succès de l’émission selon vous ?

La manière dont on construit le récit est essentielle. Le mystère est bien sûr l’un des ressorts de l’émission. On permet aux téléspectateurs de se mettre dans la tête des enquêteurs et d’envisager telle piste ou de fermer telle porte. Par définition, on ne peut pas mettre un point final à notre histoire. Comme dans certains polars, on termine avec une fin ouverte mais malgré tout les gens doivent pouvoir se faire une idée de ce qui a pu arriver. C’est cela qui les passionne selon moi.

Comme dans toutes les émissions de faits divers, il y a aussi un attrait pour le côté obscur de l’être humain et un peu de voyeurisme. Mais la particularité de « Non élucidé  », c’est de mettre la victime et son entourage au centre du programme, d’où un phénomène d’identification chez les téléspectateurs. Le fait que nous tournions en extérieur, sur les lieux des affaires et non en studio, apporte également un certain réalisme. Dans sa construction narrative comme dans sa réalisation, notre émission est donc très originale.

Pourquoi les émissions basées sur la reconstitution d’affaires judiciaires rencontrent-elles autant de succès, selon vous ?

La chronique judiciaire et les récits de faits divers sont nés avec la presse populaire à la fin du XIXème siècle. Cette matière humaine a toujours intéressé le grand public. Dans cette attirance, il y a une dimension psychologique, celle de l’interrogation sur le « passage à l’acte », sur le basculement dans l’extra-ordinaire. Je précise que notre public est surtout féminin, avec une proportion d’environ 60% contre 40 % d’hommes .

 

Avez-vous une vision différente des faits divers depuis que vous faites cette émission ?

Oui, nécessairement. Je sais désormais que le temps judiciaire n’est pas le temps médiatique. J’ai compris que tout ne pouvait pas se faire aussi vite qu’on le souhaiterait notamment en raison des pesanteurs administratives de la machine judiciaire.

Ce que j’ai également découvert et qui est passionnant en faisant cette émission, c’est que les enquêteurs doivent en permanence avoir la culture du doute. Il y a des évidences qu’il faut savoir remettre en question.

Maintenant, lorsque surviennent certains faits divers, je vois assez vite si l’affaire sera difficile à résoudre ou pas. Pour la tuerie de Chevalline par exemple, je sentais que cela prendrait beaucoup de temps.

 

Garderez-vous un souvenir indélébile d’une de vos émissions ?

Oui, je reste marqué par deux affaires concernant des enfants. Celle de Jonathan Coulom, enlevé en avril 2004 dans une colonie de vacances et dont on a retrouvé le corps quelques semaines après dans un petit bassin. Nous sommes retournés sur les lieux, c’était très chargé d’émotion. Dans l’affaire Estelle Mouzin, j’ai également été profondément bouleversé par le livre écrit par son papa, que j’ai rencontré. Et là encore, le fait de se retrouver à Guermantes sur la portion de rue où la petite fille s’est volatilisée, m’a également beaucoup marqué.

 

Cette émission a-t-elle changé votre regard sur la police ?

J’ai présenté pendant trois ans une émission sur France 5 intitulée « Dossier Scheffer », sur les métiers de la police, des magistrats, des médecins légistes, des experts, etc. Je connais donc bien ces milieux. Je suis admiratif de la persévérance, de la profonde humanité de la plupart des enquêteurs qui travaillent sur des affaires difficiles. Le métier de policier est en perpétuelle évolution ; il est entré dans une dimension beaucoup plus technique et scientifique : c’est aussi cela qui suscite l’intérêt des téléspectateurs.

 

Jean-Marc Bloch, co-présentateur de « Non-élucidé »

Policier à la retraite, il a notamment dirigé l’antigang de la préfecture de Police pendant 7 ans, chef d’Etat major de la PJ parisienne puis chef de la D.R.P.J  Versailles.

Selon vous, que peut apporter l’émission « Non-élucidé » à la résolution d’une enquête jusque-là on résolue ?

Dans un service de police ou de gendarmerie, les affaires se suivent et les plus anciennes peuvent finir en impasse : le non lieu. Par le simple fait qu’on aille tourner une émission, une ancienne affaire redevient d'actualité. Juge et enquêteurs se demandent ce qu’on pourrait faire de nouveau : de nouvelles recherches ADN par exemple. C’est ainsi que quatre des affaires que nous avons tournées sont depuis, en partie « sorties » (ont été en partie résolues, en langage policier  (ndlr))  . Il y a celle de Perpignan, avec quatre jeunes filles disparues (dont trois retrouvées mortes) dans le quartier de la gare de Perpignan entre 1995 et 2001, ainsi que celles de trois jeunes femmes assassinées entre 1996 et 2005, Christelle Blétry, Elodie Kulik et Marine Boisseranc

Nous ne refaisons pas l’enquête, nous ne remplaçons bien sûr pas les enquêteurs : nous remettons la lumière sur une affaire ancienne. La télévision a un impact énorme ; en s’adressant à des millions de gens, elle rend d’un seul coup une affaire judiciaire publique.

Participer à cette émission est-il une manière de poursuivre votre métier ?

Non, ce n’est pas du tout la même chose. Quand on est chef de service, on a une responsabilité lourde à l’égard des gens avec lesquels on travaille - parfois de vie et de mort dans les interventions - et des victimes. Lorsqu’on fait une émission de télévision, ces responsabilités disparaissent, la charge n'est pas la même !

J’ai un rôle de consultant. « Non élucidé » est d’ailleurs la seule émission où un journaliste (Arnaud Poivre d’Arvor, ndlr) interroge quelqu’un qui a réellement fait de la police. Je sais que le public y est sensible.

Enfin, je ne mélange jamais les affaires que je gérais en tant que policier et celles relatées dans l’émission. Je n’interroge moi-même ni services d’enquêtes, ni magistrats, ni témoin. Je ne fais que décrypter l'enquête. Il ne s’agit plus du même métier !

Arnaud Poivre d’Arvor
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Arnaud Poivre d’Arvor
Arnaud Poivre d’Arvor
Arnaud Poivre d’Arvor
Jean-Marc Bloch
Jean-Marc Bloch
Salle de montage de l’émission. Entre la préparation, le tournage et le montage, 4 à 8 mois sont nécessaires.
Salle de montage de l’émission. Entre la préparation, le tournage et le montage, 4 à 8 mois sont nécessaires.