La drogue dans l'agglomération parisienne
Priorité absolue de la préfecture de police, la lutte contre les trafics de stupéfiants aborde un tournant : l’idée n’est plus seulement de saisir les plus grandes quantités possibles de drogue, mais aussi de couper court à tous les types de trafics et de mettre le maximum de dealers hors d’état de nuire. Une ambition : restaurer la qualité de vie des habitants et le « vivre ensemble » dans les quartiers, indissociable des politiques de santé publique, économique et sociale.
Il est loin le temps où la cocaïne était réservée aux artistes et aux poètes maudits. La consommation de drogues augmente dangereusement : le cannabis, ces dernières années, a pris une ampleur sans précédent ; les drogues « dures » comme la cocaïne ou les euphorisants se banalisent, bénéficiant d’une image festive et récréative. Le gramme de cocaïne se négocie aujourd’hui entre 60 et 100 euros, contre 150 à 200 euros il y a 10 ans.
De nouvelles drogues comme le « spice », dérivé du cannabis, se trouvent en vente libre sur Internet. Jusqu’à l’héroïne, considérée comme une drogue « sale » (risques de contamination du sida notamment) et en chute libre depuis les années 80, qui connaît aujourd’hui un renouveau : «L’injection est passée de mode, mais l’héroïne est désormais fumée», commente la commissaire Marie-Elizabeth Ciattoni, adjointe au chef de la brigade des stups. Les consommateurs se recrutent dans toutes les classes de la société : les enquêteurs de la brigade, qui en voient défiler dans leurs locaux, peuvent en témoigner : «En fonction des produits, il y a de tout, des jeunes cadres dynamiques aux ouvriers en passant par la secrétaire de direction. Les fumeurs de cannabis sont souvent très désocialisés et ont des problèmes de santé», précise le commissaire Jean-Luc Saux.
Cet usage festif des drogues montre bien la méconnaissance des dangers mais aussi de la loi. «C’est une nécessité de rappeler que le cannabis est illégal alors qu’il est perçu comme plus ou moins licite par une partie de la population. On vit encore sur une idée héritée des années 68 selon laquelle le cannabis est un produit naturel qui ne serait pas nocif. La résine qu’on trouve actuellement est coupée, recoupée, trafiquée avec des produits comme du goudron et extrêmement concentrée en tétrahydrocannabinol (THC). Si tous les consommateurs de cannabis ne deviennent pas des consommateurs de drogues dures, tous les consommateurs de drogues dures ont commencé par fumer du cannabis», affirme Jean-Luc Saux. Parallèlement aux troubles sanitaires (grave enjeu de santé publique), la consommation et le trafic de cannabis génèrent des troubles sociaux : désocialisation, déscolarisation, troubles à l’ordre public, notamment dans les quartiers touchés par les trafics.
Guerre d’usure
En effet, conséquence de l’explosion des trafics de cannabis dans les années 90, les trafics génèrent des troubles locaux extrêmement importants : confiscation de l’espace public, loi de la terreur dans les cités, détérioration du lien social, enfants qui ne peuvent plus jouer dehors et qui, tout petits, rentrent dans cette économie parallèle. Sans parler des effets induits : règlements de comptes entre dealers, affrontements entre bandes, viols, enlèvements, séquestrations, meurtres, agressions, prostitution, nuisances provoquées par les drogués, tabassages, agressions des employés municipaux chargés de la propreté ou de tous ceux qui gênent les dealers comme les gardiens d’immeubles, concierges faisant valoir leur droit de retrait, terreur des habitants, loi du silence… la liste est longue !
Montée en force d’un banditisme de banlieue
Une nouveauté : face aux enjeux représentés par le contrôle de la drogue en banlieue et à la professionnalisation des trafics, «les règlements de comptes violents entre groupes organisés sont de plus en plus fréquents depuis ces trois dernières années », indique Marie-Elisabeth Ciattoni. Ainsi, la fusillade qui a fait deux morts en septembre 2009 à Saint-Ouen était liée à une querelle entre trafiquants locaux. «On assiste donc à des règlements de compte en banlieue sur fond de trafic de drogue », ajoute-t-elle.
Selon les stups, les caïds de banlieue prennent au fil du temps une assise de plus en plus grande car pour démarrer un trafic, il faut beaucoup d’argent. Mais attention aux amalgames : sur les 222 bandes répertoriées en France, les véritables bandes armées se comptent sur les doigts d’une main ; seules 44 % d’entre elles sont véritablement organisées, structurées autour d’un leader, souvent violentes et liées au trafic de stups. C’est ce type de groupe qui, en banlieue, noyaute tous les trafics : cannabis, cocaïne, médicaments, crack… Multirécidivistes, leurs membres se sont spécialisés dans les trafics de stups, moins risqués (par rapport aux braquages) et plus rentables. Les revenus sont considérables – un guetteur de 12 ans gagne 400 à 500 euros par jour, un kilo de cannabis acheté quelques centaines d’euros au Maroc se négocie 2 500 euros à Paris, 10 euros la barrette de 2 grammes. « Les profits sont immenses ! », lance le commissaire Saux. Le problème de la drogue dépasse largement les compétences de la police et ne peut être réglée qu’au prix d’une politique interministérielle.
L’agglomération parisienne, plaque tournante de la drogue en France ?
C’est en tout cas la région française où tournent les quantités les plus importantes, au vu des saisies réalisées par les stups. Certains acheteurs ou semigrossistes viennent de province pour se ravitailler. Endroits connus : grands ensembles parisiens, cités de banlieue, notamment en Seine-Saint-Senis (Sevran, Saint-Ouen, Saint-Denis), où des voitures arrivent de toute la France pour s’approvisionner. Les réseaux de province (essentiellement Bretagne - Rennes, Royan mais aussi Bordeaux, Lyon, Marseille) achètent en général des quantités plus modestes (3/4 kilos). Selon les policiers de la brigade des stupéfiants, « le plus simple pour les petits consommateurs de l’Ouest est de venir s’approvisionner en train, c’est seulement à une heure et la Bretagne est mal achalandée, elle n’est pas sur la route de la drogue ».
Pour en savoir plus, découvrez nos reportages
- Anatomie d’un trafic dans une cité de l’agglomération parisienne (format PDF - 143,49 ko)
- Les filières d’approvisionnement (format PDF - 93,28 ko)



